VARIÉTÉ

La
victoire de Carpentier
La boxe est, aujourd'hui, dans tous pays,
le sport à la mode.
Cette passion de la boxe, de même que celle de tous les autres
jeux qui furent momentanément en vogue, nous est venue d'Angleterre.
Il y a un peu plus d'un siècle, en 1814, on essayait de l'acclimater
chez nous, et Béranger protestait dans une de ses chansons:
Non, chez nous, point.
Point de ces coups de poing
Qui font tant d'honneur à l'Angleterre!...
Aujourd'hui chose curieuse la boxe
nous a conquis, avec tout reste, du monde, et c'est en Angleterre que
les grands matches de boxe sont les plus rares.
Il n'y a guère plus d'une dizaine d'années que le 6 noble
art », comme disent ses fervents, a commencé de susciter
chez nous l'intérêt des foules. L'Amérique nous
avait devancés sur ce point. Se rappelle-t-on, à ce propos,
l'immense retentissement qu'eut, en juillet 1910, le premier, grand
match sensationnel qui passionna l'opinion du monde entier, et qui mit
en présence, à Reno, dans l'État de Nevada, Jim
Jeffries et le nègre Jack Johnson.
Pour la première fois, on vit des amateurs accourir de tous les
points du monde. On avait construit une arène qui contenait 24.000
personnes et n'avait pas coûté moins de 20.000 dollars.
Les places y furent payées des prix exorbitants, jusqu'à
2.500 francs. Le vainqueur toucha un prix de 380.000 francs, plus 765.000
francs d'un entrepreneur de cinéma, plus encore 500.000 fraises
qui lui furent offerts pour une tournée ,dans toute l'Amérique
; soit plus de seize cent mille francs pour quelques coups de poing.
C'était joliment payé.
On conçoit que l'appât de tels profits joint aux plus flatteuses
espérances de popularité, ait fait un peu partout fermenter
la cervelle des jeunes virtuoses de coup de poing. 6 Je veux être
boxeur » disaient une foule de nos sportsmen en herbe.
Boxeur, oui, peut-être ; mais champion, c'est une autre affaire.
N'est pas champion qui veut.
La France, cependant, allait produire le champion le plus équilibré,
le plus complet, le plus parfait qui se pût imaginer.
C'était un jeune garçon de Lens, un jeune « galibot
» - ainsi nomme-t-on là-bas,

CARPENTIER A DOUZE ANS
les apprentis mineurs - dont les formes harmonieuses et souples avaient
frappé un de ses compatriotes, vieil amateur de boxe et maître
expert dans le « noble art ».
Ce brave homme, nommé Descamps, avait pris le petit Georges Carpentier
dès l'âge des culottes courtes et avait commencé
a l'entraîner à tous les exercices et a lui enseigner son
sport préféré.
A douze ans, le gamin était de force déjà à
se produire. Descamps l'amena un jour à la salle Wagram où
se disputaient les championnats du monde amateur de boxe française.
Le petit Georges fut opposé à des boxeurs de vingt et
vingt-cinq ans ; il en battit plusieurs et fut classé second
dans la finale.
En 1911 se place sa première victoire importante sur le boxeur
Harry Lewis. Et bientôt le jeune Lensois marche de succès
en succès.
La guerre interrompt sa carrière et fait du boxeur un pilote
aviateur. Mais, dès que l'armistice est signé et que le
champion est rendu à la vie civile, le noble, art reprend ses
droits.
En novembre 1919, Carpentier remporte à Holborn, en Angleterre,
une des plus belles victoires de sa carrière, en triomphant de
Joe Beckett, le célèbre champion britannique.
Ces jours derniers, à New-Jersey, c'est l'Américain Battling
Levinsky qu'il met knock-out en quatre rounds. Cette victoire le consacre
champion du monde pour les poids mi-lourds.
Ces succès sont de bon augure pour sa prochaine rencontre avec
Dempsey, rencontre qui aura lieu, selon toutes probabilités,
au mois de janvier prochain et qui assurerait à notre boxeur
national, s'il y triomphe, le sceptre mondial.
***
Les adversaires de la boxe - Car la boxe a des adversaires - se gaussent
un peu du retentissement donné à la récente victoire
de Carpentier, qu'on appelle « une victoire française».
Les adversaires de la boxe ont tort.
Il faut saluer les succès de nos compatriotes en quelque manière
qu'ils se produisent, et savoir les exalter et les exploiter.
Sur l'opinion du peuple américain, amateur de belles performances
et fervent de sport, le triomphe de notre champion est du plus heureux
effet. Trop longtemps, là-bas, une propagande mensongère
autant que funeste nous 'a représentés comme un peuple
plus enclin aux discussions byzantines qu'aux jeux de l'arène.
La victoire de Carpentier répond péremptoirement à
ces calomnies.
Il n'est pas mauvais que nos athlètes soient applaudis outre-Atlantique
comme le sont nos écrivains nos artistes, nos conférenciers,
nos professeurs, nos comédiens. Il eut bon que l'on y sache que
notre activité ne se borne pas aux manifestations de l'esprit,
et ;que nous sommes un peuple complet.
N'en déplaise à ceux qui, chez nous, les traitent avec
dédain ces victoires sportives importent à, notre renom
dans le monde. A la grande époque, de la civilisation hellénique,
la culture du corps et celle de l'esprit marchaient de pair. On boxait
aussi chez les Grecs et-les boxeurs fameux n'étaient-, pas moins
estimés que les poètes illustres et les grands philosophes.
Les poètes, d'ailleurs, étaient les premiers à
rendre hommage aux vainqueurs des luttes de boxe.. L'oeuvre de Pindare
n'est-elle pas toute entière consacrée à chanter
les exploits des athlètes ? Mais les poètes élégiaques
eux-mêmes ne sont point insensibles à la beauté
des jeux du corps. Il est une idylle où Théocrite décrit
avec amour un combat entre deux boxeurs et célèbre en
termes dithyrambiques la victoire de Polydeucès, le triomphateur.
Les Grecs étaient dans le vrai. Foin des préjugés,
surannés ! Le cerveau n'est pas faible parce que le muscle est
fort. Sachons cultiver l'un et l'autre avec les mêmes soins :
il y va de l'équilibre de notre race.
Et ne craignons jamais d'accorder à ceux qui, soit par l'esprit,
soit par la force, portent notre gloire dans le monde, le tribut d'hommages
auquel ils ont droit.
Ernest LAUT.
Le Petit Journal illustré
du dimanche 24 octobre 1920