NOS GRAVURES

La glace d'un étang se rompt
Le patinage est un sport qui a des amateurs d'autant plus passionnés qu'ils ont plus rarement l'occasion de satisfaire leur passion. Aussi, dés que le froid est assez vif pour geler les lacs ou les étangs, ils se hâtent de fourbir leurs patins et de s'élancer sur la glace.
Précipitation trop souvent imprudente, comme on vient de le voir, cette année encore, en Angleterre !
Dernièrement, de nombreux patineurs s'étaient rendus au lac de Sefton Park, à Liverpool, pour s'y livrer à leur plaisir favori. Or, dans l'après-midi, l'affluence devint si considérable que, sous ce poids exagéré, la glace, trop mince encore, se rompit. Un grand nombre de patineurs furent précipités dans l'eau glacée. Par bonheur, l'accident se produisit sur le bord du lac, à un endroit peu profond. On en fut quitte pour la peur et pour une baignade peu agréable en cette saison.
Puisse cet exemple faire réfléchir les patineurs trop pressés ! On ne saurait trop leur recommander d'être prudents et d'attendre pour chausser leurs patins que la glace soit assez épaisse pour leur permettre leurs évolutions charmantes.

LE FAIT DE LA SEMAINE

Le prohibitionnisme exagère. Défendons les vins de France.

A la Chambre, ces jours derniers, au cours de la discussion du budget de l'Agriculture, des députés de nos régions viticoles ont protesté, avec autant d'énergie que d'opportunité, contre certaines campagnes qui, sous le couvert de l'antialcoolisme, se poursuivent en réalité contre nos vins.
L'un d'eux a même dénoncé telle ligue qui jouit d'une sorte d'estampille officielle et tient ses séances dans un immeuble ministériel... Avouez qu'il est un peu violent de voir l'État lui-même favoriser l'action des ennemis du vin, alors que son devoir serait, au contraire, de protéger et de défendre par tous les moyens le produit le plus précieux de la terre française.
L'orgueil des prohibitionnistes d'Amérique ne connaît plus de bornes. Ayant réussi à imposer à leur pays le régime sec, ils rêvent de conquérir l'Europe à leurs méthodes. Après avoir arraché les ceps de leurs vignobles californiens, ils méditent de venir faire chez nous pareille besogne criminelle. Leur propagande s'exerce avec un zèle, une continuité qu'on voudrait voir appliquer à de meilleures causes.
Ah ! s'il ne s'agissait que de combattre les abus de l'alcoolisme, nous serions - et tous les gens de bon sens seraient avec eux ; mais il s'agit, pour ces maniaques, de supprimer toute boisson alcoolisée, si peu qu'elle le soit, et d'amener l'univers entier à ce régime dry qui sévit chez eux depuis cinq ans déjà.
Or, nous savons ce qu'il a produit, ce régime. Depuis qu'il existe, ceux qui y sont soumis semblent n'avoir plus d'autre idée que de tourner la loi. Les gens les plus sobres naguère sont entraînés à boire par l'attrait du fruit défendu. Il y a, en Amérique, comme une sorte de révolte collective contre des mesures excessives et que réprouve le sens commun.
Comme conséquence de cet état d'esprit, la fraude a pris des proportions invraisemblables. Elle s'exerce aux frontières ; elle s'exerce sur les dites, par le débarquement, en contrebande, d'alcools apportés de l'étranger ; elle s'exerce dans tout le pays. L'alambic est devenu l'instrument familier d'une foule de ménages.
Un Américain, adversaire de ces lois stupides, pouvait dire naguère avec raison que jamais l'Amérique n'avait fabriqué et bu plus d'alcool que depuis le jour où la loi a interdit d'en fabriquer et d'en boire.
Et quel alcool !
On a privé les Américains des excellents vins de France, de ce champagne, qu'ils aimaient tant... A défaut de ces crus généreux, ils vont chercher chez le pharmacien des « vins reconstituants » qui leur poissent la bouche et leur échauffent l'intestin; à moins qu'ils ne préfèrent se livrer à la consommation d'innombrables mixtures dénommées wisky, gin ou brandy, et qui ne sont que de l'alcool de betterave ou de l'alcool de bois.
Jamais on ne vit plus d'ivrognes, plus de fous furieux, plus d'assassins que depuis que ce régime existe ; jamais non plus on ne vît plus de toxicomanes. La suppression des boissons alcoolisées n'a servi qu'à accroître le goût d'autres ivresses, celles que donnent la morphine, le hoschich et la « coco »... Joli résultat en vérité !
Bref, après cinq ans d'expérience, le bilan du régime sec est tel que nombre de représentants américains en réclament l'abolition et se déclarent prêts à supprimer la loi funeste qu'ils ont votée naguère dans un moment d'aberration.
Or, c'est ce moment que choisissent les partisans de la prohibition pour mener campagne chez nous contre nos vins. Sentant venir, en Amérique, l'heure de la défaite, des prohibitionnistes cherchent leur revanche en Europe. L'un d'eux, M. Johnson, celui-là même auquel ses compatriotes ont décerné le surnom de Pussyfoot - Patte de velours - à cause du ton melliflu de ses discours, manifestait, l'autre jour, l'intention de venir prêcher chez nous en faveur de l'eau claire .. Eh bien, qu'il y vienne donc !... Les échalas de nos vignes se dresseront d'eux-mêmes pour le recevoir.
Ce qui révolte le bon sens, c'est que ces maniaques trouvent en France des auxiliaires. Aucun Français digne de ce nom, pourtant, ne devrait méconnaître les vertus des vins de France. Il y a une vingtaine d'années, sous l'influence de quelques gros manitous de la Faculté, il fut de bon ton, parmi les médecins, d'interdire le vin à leur clientèle. Les déplorables effets de ce régime ne tardèrent pas à se faire sentir. Des médecins observèrent que la neurasthénie, la maladie moderne, la maladie à la mode avais coïncidé avec la suppression du vin. Et la Faculté revînt de son erreur. Elle reconnaît aujourd'hui, elle proclame que le vin, consommé modérément, c'est de la force et c'est de l'esprit, c'est de la résistance, c'est de la vie.
Défendons donc les produits de nos vignes. Empêchons que, sous prétexte d'antialcoolisme, on les attaque. Opposons-nous à ce prohibitionnisme aveugle, sectaire, qui prétend englober dans une même réprobation l'abus des mauvais alcools et l'usage des vins généreux.
Je demande que tout étranger convaincu de propagande contre nos vins soit reconduit à la frontière ; et que tout Français coupable du même délit soit puni par les lois.
Diffamer les fruits les plus précieux de notre sol, ces vins auxquels la France doit son intelligence et son courage, ces vins sans lesquels, peut-être, nous n'aurions pas eu la victoire, c'est diffamer la patrie elle-même et faire oeuvre de mauvais Français,

Ernest Laut

Le Petit Journal Illustré du dimanche 20 décembre 1925