NOS GRAVURES

La mésaventure d'un fraudeur

Un notable commerçant de Genève, devant se rendre à Lyon pour ses affaires, décida de profiter de son séjour en France pour acheter à bon compte, grâce au change, un élégant complet. Seulement, pour rapporter en Suisse ce complet tout neuf, il lui fallait (il ne l'ignorait pas) payer à la douane des frais assez élevés. Il chercha le moyen d'éviter cette dépense supplémentaire... et le trouva.
Voici comment il s'y prit ! Au départ de Genève, il revêtit le plus vieux, le plus usé de ses complets. A Lyon, il fit l'acquisition qu'il avait prévue et reprit le train avec, dans un carton, le vêtement de son choix, En cours de route, il s'isola dans les lavabos du compartiment, enleva ses vieux effets et, ravi de s'en débarrasser, les jeta par la portière. Puis, tout heureux de l'idée de son stratagème, il ouvrit rapidement le carton pour revêtir son complet neuf.
Il y trouva la veste, puis le gilet. Mais, la troisième pièce, la plus indispensable de toutes, n'y était pas. Le marchand de Lyon avait oublié d'y joindre le pantalon.
Vous imaginez l'embarras, la confusion, l'effarement du fraudeur trop malin ! N'osant sortir des lavabos dans la tenue, trop légère, où il se trouvait, il attendit, espérant toujours un miracle pour le tiret de peine. Mais, en fait de miracle, il ne vit surgir que les douaniers. Ceux-ci, en effet, lorsque le train s'arrêta à la frontière, découvrirent l'infortuné dans sa cachette et ne se rendant pas compte de ce que faisait-là cet homme sans pantalon, ils l'entraînèrent dans le bureau de la douane, sous les quolibets des voyageurs et les sourires pincés des voyageuses.

UNE RÉPUBLIQUE NOIRE

Le Libéria, fondé sur les côtes de Guinée, par des esclaves affranchis.

Un écho, paru récemment dans un journal, conte ce petit fait charmant: « Quand un navire passe devant les côtes de la République de Libéria ou s'arrête à quelque distance de ses ports, on voit souvent arriver un bateau dont le principal occupant monte à bord du paquebot. Il offre aux passagers, avec une bonne grâce parfaite, des timbres-poste de la République. Cet aimable commerçant n'est autre que le ministre des postes lui-même qui fait ainsi la joie des collectionneurs, Au moins celui-là met la main à la pâte ! »
La République de Libéria est certainement la meilleure des républiques, car jamais elle ne fait parler d'elle autrement que par menus faits de ce genre. « Pour vivre heureux, vivons cachés ! » semble-t-elle avoir pris pour devise. Et ma foi ! elle s'y conforme si bien que nombreux sont ceux qui ignorent même son existence.
Lorsqu'elle libéra les esclaves et fît d'eux, du jour au lendemain, les égaux de leurs maîtres, la Conventions accomplit une oeuvre humanitaire digne des grands principes de la Révolution de 89. Mais elle n'avait pas prévu que les noirs, ainsi libérés dans nos colonies des Antilles, prendraient en haine le travail auquel la force les contraignait la veille, se livreraient au vol et au pillage, déchaîneraient, par représailles, la révolte, le meurtre et l'incendie.
Aux États-Unis, le répercussion de ce désordre se fit sentir. Et comme là les noirs étaient encore esclaves, on décida d'employer les grands moyens pour se débarrasser des plus récalcitrants. Des sociétés philanthropiques se créèrent pour transporter dans leur ancien pays d'origine, sur les rives du golfe de Guinée, les noirs des Antilles et des États-Unis.
1l est curieux de citer à ce propos le texte couplet du premier traité qui fut signé entre les fondateurs de la future République et les propriétaires africains du sol où allait s'installer la jeune colonie. L'histoire dit qu'il fallut, pour en arriver là, d'interminables palabres : par contre le document qui constitue, en fait, l'acte de naissance du Libéria, tient en ces quelques lignes savoureuses :
« Tour le monde est prévenu que le présent contrat, conclu le 15 décembre 1821, entre les chefs indigènes Peter, Georges, Joda et Long-Peter, d'une part, et le capitaine Robert Stokton et Eli Ayres, d'autre part, cède pour toujours à la Société américaine de colonisation, pour l'établissement d'une colonie de nègres américains affranchis en toute propriété, un territoire de 209 kilomètres de développement à la côte, et de 64 kilomètres en profondeur, autour du cap Montsevrado. à condition que la Société de colonisation paiera au susdits chefs les articles suivants : 6 mousquets, 1boîte de perles de verre ; 2 boucauts de tabac, 1 baril de poudre, 6 barres de fer, 10 pots en fer, 12 couteaux, 12 fourchettes, 12 cuillers, 4 couteaux, 3 habits, 3 paires de souliers, 4 parapluies, 3 cannes, 1 boite de savon, 3 pièces de calicot, 3 miroirs, 1 baril de clous, 1 boite de pipes et 1baril de rhum.
Avouez que ce n'était pas payer cher le territoire de toute une république !
Il est vrai que les noirs venus d'Amérique ne se firent pas accepter sans peine par leurs voisins indigènes. Un groupe de nouveaux venus s'établit dans la petite île de la Persévérance, non loin de la terre sur la côte des Graviers. Les Américains, les Anglais, les Suédois, les Danois leur préfèrent quelque argent. Plusieurs nouveaux centres de colonisation se créèrent sur la côte. En 1847, enfin, les fils des immigrés s'unirent et proclamèrent l'indépendance de leur pays, sous le nom de République de Libéria. La capitale fut établie à Monrovia, en face de l'île de la Persévérance, berceau de leur nouvelle patrie. Les nations européennes reconnurent tour à tour l'indépendance de la jeune République. Par contre les États-Unis, qui avaient été les premiers à favoriser ce mouvement, turent les derniers à le reconnaître officiellement, en 1862.

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Depuis lors les Libériens vivent sans grande histoire. Beaucoup de tempêtes certes, mais des tempêtes dans un verre d'eau !En 1906, le président Barclay signa avec la France, dont la colonie de la Côte d'ivoire borde à l'est et au nord le Libéria, une convention par laquelle nous abandonnions à celui-ci un hinterland de 150 kilomètres environ. De ce fait, la République noire possède maintenant une superficie d'environ 95.000 kilomètres carrés. On y compte 1 millions et demi d'habitants, dont seulement 45.000 Libériens authentiques, le reste constitué par des tribus indigènes plus ou moins soumises au gouvernement de Monrovia. Celle-ci, la capitale, possède 5.000 habitants.
Enclavé comme il l'est entre la colonie anglaise de Serra-Leone et nos possessions de la côte d'ivoire, le Libéria, bien qu'indépendant, subit l'influence de ces deux voisines, l'Angleterre et la France. Il ne s'en plaint pas. Il poussa même l'amitié jusqu'à déclarer, le 4 août 1916, la guerre à l'Allemagne. Geste platonique, semble-t-il. Pas pour lui, car il devait, l'année suivante, en supporter les douloureuses conséquences : en avril 1917, en effet, Monrovia fut violemment bombardée par de grands submersibles allemands.
Si le Libéria n'avait pas d'autres titres à notre sympathie, j'aurait du moins celui d'avoir été, lui aussi, une victime de la guerre.

R. R.

Le Petit Journal Illustré du dimanche 20 décembre 1925