NOS GRAVURES

Victime de la science

0n est plus à compter les hommes admirables qui, pour suivant dans les laboratoires une œuvre de science, de progrès, de mieux-être pour l'humanité, trouvent comme prix de leurs efforts d'incurables maladies, de terribles souffrances et la mort. Héros trop souvent obscurs, on ne saurait trop dire leurs noms et rappeler leurs découvertes.
Aujourd'hui c'est donc un devoir pour nous d'avoir une pensée émue pour le jeune physicien André Ribaud.
André Ribaud, ancien élève de l'École de Physique, faisait depuis deux ans, sous la direction du grand savant qu'est M. Georges Claude, de délicates recherches sur deux gaz encore inconnus se trouvant mêlés à l'oxygène de l'air, le xénon et le krypton. Ces recherches étaient près d'aboutir et l'on pouvait espérer les plus utiles conséquences aussi bien au point de vue industriel qu'au point de vue scientifique.
Très dévoué à sa tâche, André Ribaud, non content de son travail de la semaine, était revenu, un dimanche matin, poursuivre, tout seul, ses expériences dans son laboratoire de Boulonne. Il se trouvait près d'un récipient où distillaient des résidus d'évaporation d'air liquide quand, tout à coup, une terrible explosion se produisit.
Relevé les deux jambes arrachées, le jeune savant fut transporté à l'hôpital où il mourut trois heures après. Il était âgé de vingt-huit ans et venait de se fiancer.
Sur la proposition de M Daniel Vincent, Ministre du Commerce et de l'Industrie, la croix de la Légion d'honneur a été déposée sur le cercueil de cette victime de la science et son nom a été cité à l'ordre de la nation avec le motif suivant :
« Engagé dans de délicates et importantes recherches sur l'extraction des gaz rares de l'air, a payé de sa vie un de ces accidents mystérieux que la recherche scientifique réserve trop souvent à ceux qui s'y dévouent ».

le fait de la semaine

La crise du logement - Il faut bâtir des immeuble à loyers réellement modérés.

On se plaignait déjà, plusieurs années avant la guerre, de ne plus voir s'élever à Paris, même dans les quartiers excentriques, que de somptueuses bâtisses, dont les loyers excédaient, et de beaucoup, les ressources des gens modestes... On ne bâtit plus, disait-on, que pour les gens riches.
Or, la situation s'aggrava encore en ces dernières années. Si bien que la Ville de Paris décida d'y porter remède en élevant, sur divers points des fortifications abattues, des immeubles à loyer « modérés ».
Eh bien, vous en avez vu le prix ?... Qu'en dites-vous ?... De sept à dix mille francs pour un appartement de cinq pièces ; de six à neuf mille pour quatre ; de cinq à sept mille pour trois ; et pas moins de quatre à cinq mille pour deux pièces. Voilà ce que l'administration municipale appelle des loyers « modérés ».
Avant la guerre, le prix d'un appartement de trois pièces, muni de tout le confort moderne, était de 1.500 à 2.000 francs. Le même appartement, à « loyer modéré » de la Ville de Paris est plus de trois fois plus cher... La Chambre, pourtant ne permet aux propriétaires qu'une majoration de 100 p.100, de leurs loyers d'avant-guerre. Mais la Ville de Paris s'adjuge plus du triple. Et comment pourrait-elle faire autrement ?... Il faut bien qu'elle récupère les sommes énormes que ses bâtisses lui ont coûtées.
Tout cela prouve une fois de plus que les administrations ne sont pas faites pour mener à bien de telles entreprises. Si l'on avait confié à des sociétés privées le soin d'élever ces maisons à « loyers modérés », il est probable qu'elles seraient arrivées à de meilleurs résultats.
En attendant, le problème des logements à loyer modéré reste entier.

***
Paris connut, au cours des siècles, maintes crises du logement ; mais aucune ne fut aussi aiguë que celle qui sévit depuis la guerre.
Au Moyen Age, on se loge à bon marché dans la grande ville. Rue Saint-Martin et rue de la Hucherie, on a, au XVéme siècle, une maison entière pour moins de cent francs. Mais au siècle suivant, la population de Paris augmente et la propriété bâtie triple de valeur.
La hausse est encore plus sensible au XVII éme siècle, « Elle a pour cause à la fois, dit l'économiste Georges d'Avenel, le renchérissement des terrains et celui des matériaux de construction. Le progrès du luxe y joue son rôle, l'aisance accrue de la bourgeoisie parisienne et aussi l'immigration dans la capitale d'une partie de la haute noblesse qui, de tous les points du royaume vint élire domicile à Paris. Sous ces influences, le prix moyen des immeubles parisiens - prix de vente - qui avait été de francs au XV éme siècle, et de 15.500 au XVI éme, saute, au XVII éme, à 75.000 francs. » Toutes ces causes de renchérissement, nous les retrouvons dans la crise actuelle, avec cette différence qu'au XVIII éme siècle, C'était la noblesse française qui affluait à Paris, tandis qu'aujourd'hui c'est une population extrêmement mêlée, venue de toutes les nations du monde.
Au cours du XIX éme siècle, la progression des loyers fut d'importance, certes ; mais à en juger par les hausses que nous avons subies depuis moins de dix ans, celle qu'on connaîtra au XX éme sera simplement fantastique.
De 1810 à 1910, on peut considérer, d'après les statistiques publiées naguère par le ministère du Travail, qu'un logement a augmenté sept fois de valeur. Ce résultat, atteint en un siècle, a été dépassé, pour plus d'un logement, dans les cinq ou six dernières années,
La hausse des loyers avait commencé à se manifester vers 1910. Elle atteignit les logements de tous les prix. On peut dire que, dans les quatre ou cinq années qui précédèrent la guerre, les loyers augmentèrent à Paris, de 30 à 40 p. 100 pour tous les appartements.
Les événements arrêtèrent un instant cette hausse. Mais on sait avec quelle vigueur elle reprit au lendemain de la paix.
Toutes les raisons qui entraînèrent, dans le passé, l'augmentation excessive des loyers se sont trouvées de nouveau réunies. La guerre a raréfié la main-d'oeuvre et accru considérablement la valeur des matériaux ; la propriété bâtie est chargée, fiscalement, beaucoup plus qu'elle ne le fut jamais. Enfin, la demande, en ce qui concerne les logements, dépasse l'offre considérablement. Jamais l'attrait de la grande ville ne s'est exercé autant qu'aujourd'hui sur les populations des provinces. Paris est surpeuplé
Que faire ?... Une ville ne peut résister à son destin. Comme Londres, comme New-York, Paris doit s'étendre sans cesse. Le remède à la cherté des logements est là : bâtir et multiplier les moyens de communication entre le centre et la périphérie.
Mais, du moins, dans l'utilisation future des terrains des fortifications, qu'on songe un peu plus au logement de l'ouvrier et de l'employé modeste, et qu'on fasse enfin des immeubles à loyer modérés, réellement « modérés ».
Ernest Laut.

Le Petit Journal Illustré du dimanche 21 février 1926