NOS GRAVURES
Vers l'expiation

Depuis longtemps on parle de supprimer le bagne de la Guyane et de le remplacer, pour les condamnés aux travaux forcés, par la prison cellulaire. Il est probable que l'État fera, de ce chef, quelques économies, car le bagne coûte cher. D'autre part, notre lointaine colonie d'Amérique y gagnerait. De récentes enquêtes ont prouvé, en effet, que le travail des forçats ne produisait pas, là-bas, le rendement utile qu'on en espérait et, d'autre part, la présence de cette population peu intéressante éloigne les vrais colons de cette terre injustement maudite.
Mais, cette réforme n'ayant pas encore été réalisée, il faut bien continuer à diriger sur la Guyane, après jugements des cours d'assises, les condamnés et les relégués.
C'est ce qui vient d'avoir lieu.
On sait qu'avant leur départ pour l'Amérique les forçats, venus de toutes les prisons de France, sont réunis dans un dépôt spécial organise dans une ancienne forteresse de l'île de Ré. C'est là qu'est venu les prendre un transport aménagé à leur intention, un ancien bateau allemand baptisé La Martinière, et où les tristes passagers feront le voyage, enfermés dans de grandes cages aux barreaux de fer.
Pendant les quelques jours qui précèdent l'embarquement, les futurs bagnards jouissent d'un régime un peu moins rude que de coutume : on exige d'eux moins de travail, on leur fait faire des promenades plus longues, on les nourrit moins sobrement et on leur accorde même, une fois par jour, un quart de vin. Ce n'est pas, croyez-le bien, pour leur être agréable, mais simplement pour que leur état de santé leur permette de supporter les fatigues de la traversée.

***
Enfin le jour du départ arrive. Le service d'ordre, fourni par la garnison de l'île, est renforcé par des gendarmes venus du continent. Les baïonnettes s'alignent tout le long de l'allée des Soupirs, route qui va du pénitencier au quai d'embarquement. La porte de la forteresse s'ouvre et voici le triste bataillon des partants. Tous sont habillés de gris sombre, rasés entièrement et coiffés du petit bonnet traditionnel des forçats. Les relégués qui les suivent sont habillés et rasés de même, mais conservent le droit de se coiffer de leur chapeau de feutre ou de leur casquette. Les uns et les autres portent sur l'épaule un petit sac où sont entassés leur menu bagage personnel et leur linge.
Les habitants de Saint-Martin-de-Ré, petite ville charmante aux maisons peintes de couleurs claires, regardent passer sans étonnement le sombre troupeau. Bien rares sont les curieux venus tout exprès, Cette armée, par ordre du ministre de la justice, on a interdit l'approche des opérateurs de cinéma.
Le long du quai, des chalands attendent. Ils chargent les forçats et vont les transborder, au large, sur le La Matinnière. Puis celui-ci lève l'ancre et, après avoir complété, en rade d'Alger, son chargement, se dirige vers la Guyane. C'est ainsi que 200 condamnés aux travaux forcés et 131 relégués, plus 340 condamnés coloniaux, sont partis, cette année, vers l'expiation.

 

le fait de la semaine

Départ de forçats. La justice à besoin de dignité ; l'expiation à besoin de mystère.

Le récent départ d'un convoi de forçats de l'île de Ré pour la Guyane a singulièrement intéressé l'opinion. Voilà qui prouve que, la mentalité publique n'évolue pas autant qu'on le croit avec le temps. Ce sont toujours les mêmes sujets qui émeuvent l'imagination populaire..
Au temps jadis, alors que les bagnes coloniaux n'existaient pas, les forçats étaient conduits aux galères à Toulon, à Brest ou à Rochefort. Enchaînes par le cou, deux à deux, ils allaient à pied de Bicêtre jusqu'au bagne. Et tout le long de la route, les gens venaient de dix lieues à la ronde voir passer « la chaîne ».
On croyait que ce tableau sinistre et tragique d'une longue file d'hommes enchaînés allant vers l'expiation, sous l'escorte de soldats armés, était de nature à moraliser les masses. Mais n'était-ce point là une erreur ?... Ce que le passage de la « chaîne » éveillait chez les spectateurs, c'était une curiosité malsaine bien plutôt que des sentiments moralisateurs.
Mieux vaut peut-être ne pas étaler sous les yeux de la foule ces laideurs.
C'est là, semble-t-il, l'avis de M. le ministre de la justice. On sait, en effet, qu'il a refusé de laisser filmer le départ des forçats. C'est un spectacle qu'il ne juge pas propre à distraire les habitués des cinémas. On sait également qu'il vient, par une circulaire qui fit quelque bruit, de fermer dorénavant les salles d'assises aux gens qui n'ont rien à y faire et qui, les jours où se juge quelque procès retentissant, viennent là comme aux spectacles chercher des sensations, des émotions nerveuses, et par l'inconvenance de leur tenue, font souvent scandale.
La justice a besoin de dignité, de silence, de recueillement ; il n'est pas admissible qu'on laisse envahir le prétoire par une foule de gens qui s'y conduisent plus mal que dans une salle de music-hall.
Quant à l'expiation, elle a besoin de mystère. Ce qui frappe le plus profondément l'imagination des hommes, et surtout des foules, ce n'est pas ce qu'on voit : c'est l'invisible, au contraire. L'inconnu seul est plein de terreur. Cette puissance de mystère que les religions ont si bien comprise, la justice, elle aussi, doit en user et chercher, dans un intérêt social, à en faire son profit. Voir passer sur l'écran un cortège de bagnards, c'est un spectacle comme un autre, mais faire savoir simplement à la foule que ces bagnards feront la traversée dans des cages de fer, sous la menace, au moindre signe de rébellion, des jets de vapeur qu'on leur enverra des chaudières du navire, ceci est de nature à faire redouter à tous de pareils châtiments.
Il en est de même en ce qui concerne la peine capitale. Voir mourir un homme est aussi un spectacle - et un spectacle qui, de l'avis de tous les criminalistes, ne produit nullement l'effet moralisateur qu'on voudrait atteindre. Au contraire, sentir passer la mort est une épouvante. Ôter au peuple la vue du supplice, c'est lui en donner la crainte ; ôter au condamné la vue du peuple, c'est lui enlever tout désir de crâner, c'est ne laisser en face de lui que l'expiation.
On sait ce qui se passait au temps où l'on croyait que la publicité des exécutions capitales était moralisatrice et où l'on laissait la foule s'approcher de l'échafaud. Apaches, rôdeurs, malandrins de toutes sortes, filles perdues, venaient sur la place de la Roquette, les matins d'exécutions capitales, comme à une fête. Tout ce monde ignoble buvait, chantait, se querellait, en attendant l'instant tragique ! Et l'assassin, lorsqu'on l'amenait à l'échafaud, s'efforçait de tenir son rôle devant ses pareils.
Le résultat de ces exécutions publiques a été, de tout temps, pitoyable. Une statistique prouvait naguère que, parmi les assassins, neuf sur dix avaient assisté à quelqu'une d'entre elles avant de commettre leur crime. Loin de moraliser, elles pervertissaient la foule de voyous qui y assistaient.
Aujourd'hui, bien que les exécutions se fassent encore en place publique, on prend les précautions nécessaires pour en éloigner les curiosités malsaines. C'est un progrès. Mais il y a mieux à faire encore.
En Angleterre, les exécutions se font à l'intérieur de la prison. On ne hisse même plus un drapeau noir pour annoncer que justice est faite. Un simple avis est affiché à la porte de la prison. Et cette affiche suffit à inspirer à la foule de salutaires réflexions.
D'après une statistique récente, il n'y a eu en Angleterre, l'an dernier, que 13.841condamnations pour délits importants ; en 1914, il y en avait eu 21.660. Donc, en ce pays, la criminalité diminue. A quoi cela tient-il ? Ce n'est point, certes, à la publicité des sanctions : c'est à leur réalité, à leur sévérité.
Voilà toute la sagesse en cette matière. Laissons son voile à la justice ; laissons son mystère à l'expiation. Mais qu'on sache que les lois sont appliquées strictement, que qui fait mal sera puni sévèrement, que qui tue sera tué ; et, chez nous aussi, la criminalité diminuera.

Ernest LAUT.

 

Le Petit Journal Illustré du dimanche 18 avril 1926