Une course originale et mouvementée

Une société sportive d'Australie, voulant varier le programme habituel de ses réunions, eut l'idée, dernièrement, d'organiser une course d'autruches montées, de même que les chevaux, par des jockeys. Cette idée remporta un gros succés. Une foule nombreuse se pressa, au jour dit, dans les tribunes. Comme de coutume de gros paris furent engagés. Il y eut une cote avec « favorites » et « toquardes » Malheureusement, à peine le starter eut-il donné le départ, les autruches refusèrent de courir et se mirent, à qui mieux mieux, à effectuer les plus extravagantes cabrioles. Les uns après les autres, les jockeys furent désarçonnés par leurs montures; pas une d'entre elles ne parvint au poteau, et cette course originale se termina au milieu des éclats de rire de tous les spectateurs.

La noblesse de la terre

Les cultivateurs ont, plus que d'autres, des généalogies authentiques et reculées.

En terminant mon dernier article consacré aux origines de la noblesse, j'ai cité la réflexion ironique de Clemenceau disant : « Quoi de plus amusant que ces ridicules prétentions des aristocraties humaines, ces vieilles familles ! Comme si toutes les familles n'avaient pas précisément le même âge ! Or, tout naturellement, on en vient à songer que, si les familles nobles s'enorgueillissent surtout de pouvoir faire remonter leur filiation très loin dans l'histoire, elles n'en ont point le privilège.
La chose leur est plus facile qu'à d'autres parce que, depuis toujours, elles ont eu l'habitude de conserver soigneusement leurs titres et leurs parchemins. Elle ne leur est pas particulière. Des familles bourgeoises ont fait souvent de même. Et, dans les milieux populaires, surtout parmi ceux qui, paysans, sont restés enracinés à la terre natale, on en trouve aussi dont on peut connaître la généalogie, de père en fils, en remontant le cours des âges.
Il y a trois ans, le journal officiel a publié des promotions spéciales du Mérite agricole consacrées à des cultivateurs dont la famille est établie sur la même exploitation depuis des siècles. Ils sont trop nombreux pour les citer tous. Mais comment ne pas rappeler que la famille Lafargue, à Coutîé, dans le Tarn-et-Garonne, cultive la même terre depuis l'année 772, c'est-à-dire depuis le règne de Charlemagne ?
Bien d'autres familles paysannes, d'ailleurs, sont presque aussi anciennes : ainsi les Boyer, près de Gap, ont mille ans d'exploitation agricole; les Lampegnat, dans les Basses-Pyrénées, neuf cents ans; les Duquesne, à Beuvry, dans le Pas-de-Calais, cultivent la même terre, depuis l'an 1160; les Coussé, dans la Loire, depuis 1146. A Bagneux, aux portes mêmes de Paris, il existe encore une vieille famille dont on retrouve des ancêtres jusqu'au douzième siècle. « Ici repose Bleuse, le laboureur », dît une très vieille inscription relevée dans l'église de Bagueux. Tour à tour laboureurs, vignerons et horticulteurs, les Bleuse continuent à consacrer leur effort à la terre, à quelques pas de la ville tentaculaire qui les enserre peu à peu de ses lotissements et de ses usines.
Ces familles ne sont pas, comme on pourrait le croire, des exceptions. Sur une seule promotion du Mérite agricole, publiée en 1923, figuraient 730 noms. Il y en eut d'autres presque aussi copieuses. Beaucoup aussi ne se firent pas connaître parmi ceux qui ont droit à une distinction pour leur fidélité au sol natal. Les campagnes de France sont toutes peuplées de cultivateurs qui, de père en fils, et depuis les temps les plus reculés, exploitent le même domaine. Si donc la noblesse s'attribue quelque titre de gloire en le fondant sur l'ancienneté de ses origines, combien ont raison de porter haut la tête ceux qui tiennent les mancherons de la charrue ou taillent leur vigne là où leurs ancêtres, bien des siècles avant eux, faisaient de même !
Au reste, si l'on veut comparer l'évolution des familles paysannes et des familles nobles au cours des âges, on peut s'en rapporter à un livre récent de M. Funck-Brentano sur l'Ancien Régime- L'auteur nous y montre, les unes et les autres observant, à l'origine, les mêmes coutumes, c'est-à-dire une sorte de groupement en commun, sous l'autorité du chef, des diverses branches de la famille et de leurs biens Mais, dit M. Funck-Brentano, « ces pratiques furent en honneur dans la classe rurale avec beaucoup plus de vigueur que dans l'aristocratie. » Celle-ci, abandonnant peu à peu son rôle de protection, se dispersa. Ne travaillant pas, elle cessa de trouver, sur ses domaines, une subsistance suffisante. Les charges dans l'armée, dans l'église, puis à la cour, attirèrent à elle ses membres les plus hardis ou les plus ambitieux, La noblesse enfin, cessa, à part de rares exceptions, d'être terrienne pour devenir, à Versailles, la dépendance brillante, mais sans utilité, du roi. Ce fut un suicide lent, mais un suicide.
Les familles rurales, au contraire, s'enracinèrent de plus en plus au vieux sol. Les enfants, au lieu de se disperser, travaillèrent tous au même domaine sans cesse agrandi. Pourquoi auraient-ils été chercher fortune ailleurs? Et, plus fidèles que les nobles aux premières traditions, elles restèrent groupées sous la direction d'un seul chef. On appelait ces groupements des « maisons de villages ». Elles donnèrent leur nom aux localités. Elles formaient une aristocratie dans le sens exact du mot, c'est-à-dire qu'elles étaient les meilleures parmi les autres.
Parlant de ces « maisons de villages » ou communautés des cultivateurs d'une même famille, M. Funck-Brentano conclut : « La plupart remontaient à une époque reculée, et parfois jusqu'au début du moyen âge, au IX° siècle, voire, comme les Pinon, au VIII° siècle. Quelle maison ducale, Montmorency ou La Rochefoucauld, Saint-Simon ou Choiseul, aurait pu rivaliser en noblesse d'antiquité avec les Pinon d'Auvergne qui remontaient authentiquement aux temps carolingiens, c'est-à-dire à l'époque même où s'était formée la France féodale ?
Roger Régis.

Le Petit Journal Illustré du dimanche 18 avril 1926