NOS GRAVURES
La mort du bandit corse
On verra, à la page suivante, ce que fut la vie étonnante
de celui qu'on peut appeler justement le roi du maquis. Sa mort récente
rien d'en être le complément tragique, mais qu'en pouvait prévoir.
Depuis quelque temps. Nonce Romanetti était l'objet de poursuites
incessantes de la part de la gendarmerie et des nombreux ennemis qu'il s'était
créés à la suite de ses interventions dans les luttes
politiques, à Bocognano et à Alata. Le service de renseignements
de la police savait que depuis quelques jours. Romanetti vivait seul dans
sa fameuse maison de Lava, construite sur en point escarpé et qu'il
avait éloigné de lui ses gardes habituels, dont il se méfiait
peut-être. On savait aussi que, tous les matins, il quittait sa demeure
et qu'il allait se rendre compte de l'avancement des travaux de sa cave,
où il devait loger la vendange d'un grand vignoble qu'il venait de
créer. La gendarmerie, alertée par les indicateurs, avait
établi plusieurs postes sur le chemin habituellement suivi par Romanetti.
Le capitaine Rapidel, de la brigade d'Ajaccio. avait pris la direction des
opérations. Un petit poste avait été confié
au brigadier Monce,
aidé des gendarmes Simo et Martin.
Vers 7 heures du matin, Romanetti cheminait tranquillement à cheval,
précédé de son chien. Arrivé au col de Canale,
la bête se mit à aboyer.
Ce lieu, désert et escarpé, est situé sur la crête
qui domine la baie de Lava, aux confins des villages d'Appietto et de Villanova.
Aux premiers aboiements de son compagnon, Romanetti se mit dans une attitude
de défense. Les gendarmes, bien abrites derrière un énorme
rocher et cachés par des buissons, le sommèrent de s'arrêter.
Romanetti riposta par des coups de feu. Les gendarmes firent une décharge.
Romanetti reçut une balle au ventre et deux balles au bras. Le cheval
se cabra. Romanetti tomba et eut encore la force, renversé à
terre, d'arroser le terrain avec les balles de son pistolet automatique.
Mais les gendarmes, toujours à l'abri, l'achevèrent.
Romanetti était si populaire, à sa façon, il est vrai
que ses admirateurs ont refusé de croire qu'il était tombé
sous les balles de la maréchaussée. Ils prétendirent
tout de suite que le roi du maquis avait été victime, à
son tour, d'une vendetta.
Le fait de la semaine
Le roi du maquis
L'étonnante existence de Nonce Romanetti, le dernier des bandits corse.
Un homme vient d'être tué,
à quarante-deux ans, dans une embuscade, dont le nom poétique
et sonore symbolisait bien toute la légende du pays corse. Ce Nonce
Romanetti, en effet, personnifiait, depuis quelques années, la
tradition sanglante de la vendetta. Ses farouches exploits ont défrayé
la chronique, mais aussi les étonnantes aventures où il
se montra audacieux ou fantaisiste, généreux ou chevaleresque.
A ce dernier titre, s'il n'y en avait d'autres, sa vie étrange
mérite d'être rappelée.
Par une curieuse ironie du hasard, le futur adversaire des gendarmes,
orphelin de bonne heure, fut élevé par sa grand'mère
et par le second mari de celle-ci, capitaine de gendarmerie, jusqu'en
1900. Il est vrai, Romanetti vécut comme le plus paisible des hommes
; peut-être aurait-il fini ses jours obscurément - et moins
tragiquement.- si, à cette époque, il n'avait été
compromis dans une mystérieuse affaire d'enlèvement. Cela
se passait à Sari-d'Orcino. Poursuivi par le père de la
jeune fille, il le poignarda. Arrêté, jugé, condamné,
il dut faire trois ans de prison.
Libéré, Nonce Romanetti s'installa boucher à Calcatoggio.
Mais, là encore, sa destinée devait décider de lui.
Accusé en 1910 par un certain jules-César Carbuccia de lui
avoir volé un boeuf, injure plus cruelle que toute autre pour un
homme d'honneur, il gagna pour la première fois le maquis, afin
d'échapper au tribunal, médita longuement sa vengeance et,
trois ans plus tard, commit son premier crime - ou sa première
vendetta - en tuant son accusateur.
Dès lors, Romanetti suivit l'exemple traditionnel des Corses dans
le maquis. Poursuivi successivement par les gendarmes Fatou et Guglielmi,
il les abattit tour à tour à coups de fusil. Il tua de même,
en 1920, l'inspecteur de police Nougarotis, qui le traquait.
Mais son animosité se traduisait aussi en actes violents contre
tous ceux qu'il méprisait. Il abattit deux coureurs de maquis,
Leca et Paccini, qui avaient fourni sur son compte des renseignements
à la police, et le bandit Carli, auquel il reprochait de rançonner
les habitants. Parfois, il jouait les justiciers pour beaucoup moins :
un de ses hommes, nommé Pierangeli, ayant abusé de son nom
pour se faire délivrer une paire de bottes à Ajaccio. il
l'exécuta comme les précédents.
On pense bien qu'avec tous ces crimes sur la conscience, la gendarmerie
ne le laissait pas tranquille. Mais on sait aussi qu'en Corse, celui qui
a pris le maquis trouve toujours et partout des complices prêts
à le servir. Maintes expéditions furent organisées
contre Romanetti ; aucune, sauf la dernière, ne réussit.
Prévenu à temps, il glissait chaque fois entre les mailles
du filet tendu, échappait à l'embuscade. Au reste, son existence
était organisée minutieusement. Jamais il ne couchait, deux
nuits de suite, sous le même toit. La plupart du temps, il vivait
en pleine nature, entouré d'amis sûrs qui le gardaient. Mais,
dès que le calme revenait, dès que les gendarmes restaient
chez eux, Romanetti, avisé, en profitait pour montrer toutes les
audaces. Il n'hésitait pas à se promener en plein jour,
dans les rues d'Ajaccio, à entrer à l'hôtel pour s'y
faire servir de plantureux repas, voire à aller fox-trotter dans
les dancings. Lorsqu'il maria l'une de ses filles (car Romanetti était
lui-même marié), il assista tranquillement à la cérémonie.
On assure même qu'il se mêla aux maires et aux adjoints qui,
pendant le voyage en Corse du Président de la République,
vinrent saluer M. Millerand à Evisa. On raconte aussi qu'un jour
il réquisitionna l'auto du préfet. Quand avait lieu, dans
l'île, une réunion hippique, il y faisait courir ses chevaux
et ceux-ci gagnaient presque toujours, peut-être pour d'autres raisons
que leur valeur propre.
Une telle existence, direz-vous, suppose de la fortune. Romanetti, bien
qu'il l'eut toujours nié, était riche. Une de ses soeurs
gérait sa fortune. Sous le nom de certains de ses parents, il possédait
des terres et des vignobles de bon rapport. On évaluait ses revenus
à 200.000 francs. Cela lui permettait, non seulement de mener la
vie large, mais aussi de faire le bien, et ce n'est pas un des côtés
les moins curieux de son caractère. Généreusement,
il venait en aide aux pauvres, aux malades, à tous ceux qui lui
demandaient secours.
Chevaleresque aussi, il le fut, en épargnant des gendarmes qu'il
aurait pu tuer, mais qu'il savait mariés et pères de famille.
En 1921, un avion postal du service d'Antibes à Ajaccio s'écrasa
sur le sol près d'Alata. Romanetti accourut le premier sur le lieu
de l'accident, donna des soins aux passagers, mit en sûreté
les bijoux et l'argent qu'il trouva, et ne partit qu'à l'arrivée
de la police, prévenue par ses ordres. Il était très
fier, d'ailleurs, de la lettre officielle de remerciement qu'il reçut
à cette occasion.
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Nonce Romanetti, comme tous ceux qui l'ont précédé
dans le maquis, n'avait donc rien du bandit vulgaire. C'était,
en somme, une sorte de « hors la loi » qui s'était
créé une morale particulière et un idéal de
justice selon ses idées. Sera-t-il le dernier de cette espèce
? C'est peu probable. Tant que la vendetta subsistera en Corse, il y aura
chez elle des rois du maquis.
Roger Régis .
Le Petit Journal Illustré du dimanche 9 mai 1926