Mariés entre la poire
et le fromage .
On a toujours reconnu à l'Amérique la spécialité
des excentricités et, entre autres, celle des mariages extraordinaires.
En voici un nouvel exemple qui nous est donné par Miss Wilda Bennett,
cette actrice qui s'est fait jusqu'en Europe une renommée parce que,
tout récemment, une épouse outragée obtint d'elle 37.000
dollars de dommages et intérêts pour lui avoir pris l'affection
de son mari.
Miss Wilda Bennett, à son tour, va connaître les joies - et
les dangers - du mariage. Mais cela fut décidé au moment où
elle s'y attendait le moins.
Ayant été invitée par un danseur professionnel nommé
Abraham Delbrem, à souper dans un grand restaurant de nuit de New-York,
elle fut subjuguée à ce point par son compagnon qu'elle résolut
de l'épouser aussitôt, sans attendre une heure de plus. On
appela, par téléphone, un clergyman et celui-ci bénit
l'union des deux jeunes gens, au moment où ces derniers allaient
attaquer le dessert, c'est-à-dire exactement entra la poire et le
fromage.
Il n'y a qu'à New-York qu'on peut voir de tels mariages. Heureusement.
Mais comme, là-bas aussi, on ne comprend pas une noce sans champagne,
malgré le « régime sec », on en but copieusement.
Seulement, on eut soin de cacher les bouteilles sous la table.
Le fait de la semaine
Une loi sur l'éducation physique nationale. - Il faut du sport, pas trop n'en faut.
Dans un récent conseil des ministres,
M. Bénazet a été invité à déposer
un projet de loi tendant à l'organisation de l'éducation
physique nationale. Faut-il en conclure que l'éducation physique
nationale n'est pas organisée ?...
Il serait excessif de le prétendre ; l'éducation physique
des jeunes Français n'est plus négligée comme elle
le fut jadis et naguère. Mais peut-être est-il souhaitable
qu'un enseignement plus méthodique, plus rationnel, soit institué
? Et c'est là, j'imagine, ce que nous donnera la loi attendue.
Savez-vous qu'il n'y a pas beaucoup plus d'un siècle qu'on s'est
préoccupé pour la première fois du développement
physique des jeunes Français ? Nos ancêtres n'y avaient pas
songé auparavant. Les Français de la Renaissance, ceux du
siècle de Louis XIV et ceux de l'époque révolutionnaire
avaient une grande admiration pour les Grecs ; mais cette admiration ne
s'adressait qu'à la littérature et à l'art des anciens
Hellènes. Leurs procédés d'éducation pour
le développement du corps humain, leur souci de la beauté
physique. la merveilleuse organisation de leurs gymnases, tout cela n'intéressait
guère les éducateurs et les pédagogues du temps passé.
Ils ne se rendaient pas compte de l'influence de la culture physique sur
le développement de la civilisation.
Au XVIIIe siècle, je ne vois guère que deux partisans de
l'éducation physique : Jean-Jacques Rousseau et le médecin
Fronchin.
Jean-Jacques disait dans son Emile :« Voulez-vous cultiver
l'intelligence de votre élève, cultiver la force qu'elle
doit gouverner, exercez continuellement son corps, rendez-le robuste et
sain, pour le rendre sage et raisonnable... »
Or ne l'écouta guère. Le seul exercice physique auquel on
soumettait alors les jeunes gens dans les collèges, c'était
la danse, et la danse non point considérée comme un sport,
mais comme un art qu'il fallait pratiquer pour briller dans les salons.
Le médecin Fronchin n'alla pas jusqu'à préconiser
la gymnastique, mais Il parvint du moins à inspirer à sa
clientèle l'amour d'un sport, et du meilleur des sports : la marche
à pied. On inventa même à ce propos un mot qui fit
fortune alors, mais qui n'est pas resté dans la langue, le mot
« tronchiner ». Légères et court-vêtues,
les belle dames « tronchinaient » le matin. Cela valait mieux
que de rester dans leur lit jusqu'à midi. Et la « tronchinomanie
» fut une manie favorable à l'hygiène et à
la santé de tous.
Mais, de la part des pouvoirs publics, aucune initiative ne devait se
produire avant longtemps, quant à l'éducation physique de
la jeunesse.
L'exemple vint d'abord de Suisse, puis d'Allemagne, du Danemark, de la
Suède. Les pays latins furent plus paresseux.
La première école où l'enseignement de la gymnastique
s'allia aux études intellectuelles fut fondée en 1774 à
Dessau, par un professeur de l'Université d'Altona, nommé
Basedow. Mais ce ne fut que trente-quatre ans plus tard que le patriote
allemand Jahn créa le premier gymnase rationnel.
En même temps, un Suédois, nommé Ling, ouvrait à
Stockholm son « Institut central de gymnastique » et répandait
l'enseignement qui a fait la réputation des méthodes suédoises.
La France n'entra dans le mouvement que quelques années plus tard.
Encore fallut-il qu'un étranger l'y entrainàt.
C'est un réfugié espagnol, le colonel Amoras, qui fonda
à Paris le premier établissement normal de gymnastique.
Cette création eut un tel sucés que le préfet de
la Seine concéda à Amoros un immense parc à Grenelle
pour y organiser un gymnase modèle.
Cette première manifestation de l'intérêt officiel
et de la protection administrative en faveur de l'éducation sportive
des jeunes Français se produisit en 1820. Un bon demi-siècle
devait s'écouler avant qu'on songeât à faire mieux.
La pédagogie continuait à dédaigner la culture physique.
C'est seulement dans le dernier quart du XIXe siècle que la gymnastique
commença à être enseignée régulièrement
dans les lycées et collèges.
Comme on le voit, nous fûmes lents à nous y mettre. Mais
il faut reconnaître que, depuis lors. nous nous y sommes mis de
bon coeur. Peut-être même, nombre de jeunes Français,
danseur ardeur de néophytes, ont-ils été un peu vite
et un peu loin. Le docteur Boigey, médecin de l'école de
Joinville, le docteur Heckel, médecin du collège d'athlètes
de Reims, c'est-à-dire les hommes les plus compétents en
matière d'éducation physique, ont, en ces dernières
années, mis la jeunesse en garde contre les excès sportifs.
Il s'agit de faire, par l'usage modéré des sports, des hommes
solides, capables de résister aux maux qui assiègent l'humanité,
et non, par l'abus, de fabriquer des candidats à l'artériosclérose
et à l'embolie.
Beaucoup de jeunes gens ont une tendance fâcheuse à confondre
culture physique et pratique sportive. Or, il faut cultiver son corps
pour le tenir en force et en santé, et non point dans le but d'accomplir
des prouesses et de détenir des records.
C'est là ce que la loi attendue pourra réformer, par une
organisation méthodique de l'éducation physique dans toutes
nos écoles.
Un vieux maître de gymnastique de mes amis disait volontiers à
ses élèves : « La culture physique seule développe
le sport ; le sport ne développe que le cabotinage ».
Ernest Laut.
Le Petit Journal Illustré du dimanche 9 mai 1926