Nos gravures
Un terrible accident dans le port de Cherbourg
Le quartier-maître Émile Boileau, un pilotant un hydravion
d'entraînement, se livrait à divers exercices dans la rade
de Cherbourg. Une dernière fois, ce pilote voulut, en s'élevant
de la mer, prendre de la hauteur, mais il lui fallait, pour cela, passer
au-dessus d'un torpilleur américain, le Lamson. qui stationnait
à ce moment dans la rade. L'aviateur calcula mal sa trajectoire et
son appareil, heurtant l'extrémité du mât qu'il brisa,
tomba désemparé, sur le pont du navire. Projeté hors
de sa carlingue, le quartier maître disparu dans la mer.
A bord du torpilleur américain, la première surprise passée,
on ne songea qu'à sauver celui qui se noyait. Le lieutenant Madeira,
second du Lamson et deux matelots. Douglas et Britton plongèrent
aussitôt. Non sans mal, ils retrouvaient le pilote et le ramenaient
à bord, mais déjà la mort avait fait son œuvre.
Prévenu aussitôt de accident, le vice-amiral de Marguerye,
s'empressa ce se rendre au centre d'aviation de Cherbourg pour saluer la
dépouille de la victime et s'associant au deuil de leurs camarades
français, les marins de l'escadrille américaine mirent leur
pavillon en berne.
Le fait de la semaine
La réforme administrative.- Il
faut la faire.- Hors de la point de salut.
Il y a plus de cent-trente ans qu'a été dressée la
carte administrative de la France. Depuis lors, les chemin de fer, le
télégraphe, le téléphone, l'automobile et
l'avion ont rapproché les distances et facilité les relations...
Eh bien, nous payons autant de préfets, autant de sous-préfets,
autant de trésoriers-payeurs, autant et plus de présidents
de cours et de magistrats qu'il y a cent-trente ans. Nous montrions ici
même, l'autre jour, qu'il y a, en France, une bonne centaine de
prisons qui n'ont guère de prisonniers et des tas de tribunaux
qui n'ont pas d'affaire.... Et, tout justement, ces jours-ci, on signalait
un département - celui de l'Indre - ou trois sessions consécutive
- ont été annulées aux assises, aucune affaire n'étant
inscrite au rôle.
Or, c'est là le vice du système administratif basé
sur le principe du département et de l'arrondissement. Ce que nous
disons de l'administration judiciaire et pénitentiaire peut se
dire également de tous les autres organismes administratifs: c'est
ainsi, par exemple, que nous avons des collèges qui ont presque
autant de professeurs que d'élèves.
Bref, ce système avait peut-être à l'époque
où le manque de moyens de transport rendait toute centralisation
difficile, et ou le grand développement pris par certains centres
industriels n'avait pas encore créé entre les départements
de formidables disproportions... Mais aujourd'hui !
Tenez, un exemple: le département du Nord compte quinze fois plus
d'habitants que la Lozère ; il rapporte au trésor des recettes
cinquante fois plus fortes... Eh bien, les deux départements possèdent
cependant : peu de différence près le même appareil
d'administration générale... N'est-ce pas de la plus évidente
absurdité ?
Dans ces conditions. pourquoi ne pas simplifier les rouages et substituer
aux départements des circonscriptions plus étendues?...
Pourquoi ?... Ah ! donc, c'est une grosse affaire. On en parle depuis
longtemps. Mais on s'est contenté d'en parler.
Or que voyez-vous dans les projets du nouveau ministère?... Un
haut fonctionnaire, chargé de rechercher toutes les économies
immédiatement réalisables dans les administrations publiques,
à pour mission, également, de préparer les voies
à la grande réforme administrative.
Il est évident que, sans l'accomplissement de cette réforme,
il n'est point d'économies durables. Mais quel gouvernement, en
France aura l'énergie et le temps suffisants pour la mener à
bien ?... Les ministères passent si vite !
A maintes reprises, depuis une cinquantaine d'années, la réforme
administrative a fait l'objet de discussions au Parlement. Divers projets
ont été proposés, divisant la France en régions,
et délimitant ces régions d'après la physionomie
économique du pays, de ses industries, de ses voies ferrées,
de ses centres de population. La Chambre a même montré quelque
velléité d'entrer dans la voie des réalisations.
Savez-vous qu'elle vota trois fois la suppression des sous-préfets
?... Parfaitement !... Les sous-préfets, il est vrai, ne s'en portent
pas plus mal ; et, depuis cent ans, on n'est encore parvenu qu'à
en supprimer deux : celui de Saint-Denis et celui de Sceaux.
Vous voyez par là que la réforme administrative n'est point
encore chose faite. Une transformation si profonde dans la vie d'un pays
ne va pas sans résistances. Quand la Constituante supprima les
provinces pour les remplacer par les départements, elle eut maints
obstacles à surmonter. « Que de préjugés à
vaincre ! disait le rapporteur du projet... Des habitudes à effacer,
des rivalités qui s'élèvent, le choc de tant de passions
opposées, les espérances trompées, l'amour-propre
déçu : que d'écueils !... »
Ces écueils ne seront pas moins redoutables aujourd'hui.
Il faudra avoir le courage de les affronter. Trop souvent, nos villes
ont une tendance fâcheuse à se croire diminuées, découronnées
si on leur enlève un organisme administratif et même un simple
fonctionnaire qui ne sert à rien. On a vu parfois tout le commerce
d'une petite ville s'insurger parce qu'il état question d'alléger
d'un juge le personnel du tribunal, ou de diminuer d'une unité
le nombre des gendarmes de la brigade. Alors on met en branle toutes les
influences pour faire échouer le projet, et, comme le député
et le sénateur s'en mêlent, attendu que leur intérêt
électoral est en jeu, le projet échoue en effet.
Si l'on n'obtient pas, avant toutes choses, la réforme de ces mœurs
absurdes, c'est la réforme administrative elle-même qui est
d'avance condamnée. Il faudra que bien des villes subis sent sans
murmurer la perte de leur préfet, de leur sous-préfet, la
suppression de leur tribunal, si leur tribunal est de ceux qui n'ont rien
à faire, la fermeture de leur collège, si leur collège
a plus de maîtres que d'élèves. On ne fait pas de
réforme sérieuse sans dommage. Mais il ne faut pas, que
pour éviter quelques dommages particuliers, on continue de pousser
le pays à l'abîme.
Des économies !,.. Que l'Etat donne l'exemple. !
Hors de là, point de salut !
Ernest Laut.
Le Petit Journal Illustré du dimanche 4 juillet 1926