Un camion dans l'escalier du métro
L'encombrement des rues de Paris provoque parfois des accidents qui, sans cesser d'être graves, donnent lieu à des situations inattendues. C'est ce qui arriva ces jours derniers, à un camion automobile qui, piloté par le chauffeur Marcel Gallian, suivait un matin la rue de Rennes.
Au moment où le camion arrivait à la hauteur de la rue Nôtre-Dame-des-Champs, le chauffeur, pour éviter un taxi, donna un brusque coup de volant. Le lourd véhicule fit une embardée sur le trottoir et se jeta contre la grille de la station du métro « Saint-Placide ».
Sous la violence du choc, cette grille, ses lanternes, tout l'appareil extérieur de protections du métro s'écroulèrent dans l'escalier et le camion, demeura suspendu, son avant engagé. Le chauffeur était indemne, mais une passante, Mlle Suzanne Cavaliers, âgée de trente-neuf ans, infirmière, avait été renversée et grièvement blessée à la tête. On l'a transportée à l'hôpital Laënnec.
Les pompiers de la caserne du Vieux-Colombier, ont dit être appelés aussitôt pour dégager le camion de sa périlleuse position.

Le fait de la semaine

A quoi tient le génie ?

Bien frêle est la barrière entre le génie et la folie. - L'exemple de Maupassant.

Il faut avoir l'âme fortement trempée pour n'être pas saisi de vertige quand on se penche sur ce problème, le plus angoissant de tous : les rapports existant entre le cerveau de l'homme et sa pensée. Ceux qui, pour tenter de comprendre, ne se servent que du scalpel, sont, chaque fois, déçus. Et pourtant on ne peut douter que le bel équilibre de l'intelligence ne soit du au bel équilibre de la matière cérébrale et, depuis longtemps, l'expérience a prouvé que le moindre déplacement de cellules suffit pour annihiler les facultés de l'âme les plus supérieures, pour transformer un homme lucide en un fou.
La démence, bien souvent, prête à l'ironie. Depuis Montesquieu déclarant - ou à peu prés - que les fous sont des gens qu'on enferme pour faire croire aux autres qu'ils sont sains d'esprit, on a plaisanté, plus ou moins spirituellement, sur cet état mental qu'un ne peut exactement définir. Mais, par ailleurs, les philosophes, autant que les médecins, loin de voir là le sujet de propos fantaisistes, ont cherché âprement à jeter quelque lumière sur cette mystérieuse obscurité. Et les recherches des uns et des autres sont si étroitement mêlées que d'un des premiers livres écrits sur la matière, Le Traité de la manie, de Pinel, publié aux premiers jours du siècle dernier, le grand Cuviez a pu dire « que ce n'était pas seulement un livré de médecine, mais un ouvrage capital de philosophie et même de morale ».
On a, renoncé à fixer la limite qui sépare la saine raison de la folle. Par contre, étudiant les diverses formes que celle-ci peut prendre, les divers degrés qu'elle peut atteindre, les psychiatres sont parvenus à des résultats qui ne laissent pas d'être troublants. Certains déments faisant montre d'une activité cérébrale remarquable, très supérieure même a celle de la moyenne des hommes intelligents, on en vient à se demander si le génie n'est pas une sorte de folie et si la folie n'est pas une sorte de déroutement du génie n'ayant pas trouvé sa voie.
Cette question, passionnante entre toutes, est posée implicitement dans le beau livre que notre collaborateur, M. Georges Normandy, vient de consacrer à Maupassant.
Ce merveilleux écrivain, qui a eu la rare fortune de conquérir la faveur de l'élite et, à la fois, d'être le plus populaire de nos conteurs et de nos romanciers, est, en effet, un exemple émouvant du problème offert à nos réflexions. Ainsi que le montre l'auteur de sa biographie, ce Normand vigoureux et solide, passionné de sports, amoureux de la vie saine, semblait, comme disaient nos pères, bâti à chaux et à sable. Le travail, librement consenti par lui, et qu'il accomplissait avec joie, ne paraissait pas devoir influer sur ses forces. La plus verte vieillesse lui était promise. Et pourtant, ayant à peine dépassé la quarantaine, le mal insoupçonné qui était en lui commença de révéler, contraignit l'écrivain à ne plus écrire, l'homme à rechercher le repos des cures et les soins des médecins. Enfin, après quelques mois tragiques à cours desquels, la folie poursuivant son oeuvre, Maupassant tenta de se trancher la gorge. il fallut le ramener, du Midi de la France, où il hivernait, à Paris, et l'enfermer dans la maison de santé du Dr Blanche. C'est la que mourut, à quarante-trois ans, avec la camisole de force, et dans l'inconscience, ce beau génie lumineux et vibrant qui avait été une des gloires de la littérature français
Sort tragique autant qu'émouvant Roman vécu plus dramatique que tous, les romans ! Problème que nul n'a pu résoudre encore, pas même ceux qui comme le Dr Blanche et ses successeurs, ont consacré leur existence entière au traitement de ces malades particuliers et à l'étude de leur cas !
Les bons psychiatres, comme les bons aliénistes, ne manquent pas. Mais, parmi eux ces deux docteurs Blanche, le père et le fils dont M. Georges Normande a rappelé le souvenir dans son livre, occupent une place à part. Leur maison, en effet, cachée dans le vieux Passy, et installée dans une ancienne propriété de la princesse de Lamballe, est célèbre par le nom des malades qui cherchèrent refuge et par le même original de ses directeurs.
« Dans le monde des lettres et des arts, a dit Alphonse Karr, si quelqu'un devenait fou était blessé en duel, on commençait par le porter chez Blanche sans s'inquiéter de savoir comment serait payée la pension. Et celui qui s'en inquiétait le moins, c'était encore Blanche.
Il avait fait de son établissement une sorte de maison de famille où il vivait dans intimié de ses malades et les soignait en ami autant qu'en médecin, « comme un père, a dit Jules Janin, traite son enfant ».
Quant aux hôtes de cette maison, ils valent d'être rappelés. Ce fut, entre autres, Antony Deschamps, Mme de La Valette, l'acteur Monrose qui en sortit une dernière fois pour donner sa représentation de retraite à la Comédie-Française ; Legouvé, auteur du Mérite des femmes. le poète Gérard de Nerval, qui disait plaisamment de lui-même: « J'ai eu une fièvre chaude compliquée de médecins » ; le compositeur Coedès... et Maupassant.
Comme pour beaucoup d'autres, la pioche du démolisseur et la cognée du bûcheron ont rasé la maison et abattu les beaux arbres du parc.
Roger Régis.

Le Petit Journal Illustré du dimanche 4 juillet 1926